2. Les enseignants
Bonjour !
Je serre la main. C’est important le contact.
Je fais d’emblée un grand sourire. Je tente un petit mot de plaisanterie. Ça détend l’atmosphère et évite un peu des jérémiades. Moins je suis sympathique, plus le malade se plaint. Normal, la souffrance, c’est subjectif. On peut avoir très mal sans souffrir et souffrir pour une bricole. C’est juste une question de vécu. L’angoisse décuple la douleur. Un rien fait tout capoter … Donc je souris.
Une nouvelle malade ! C’est toujours flatteur. C’est plus dur toutefois. Parce qu’il va falloir que je subisse le flot des premières doléances … celui d’une première rencontre … celui d’une plainte trop longtemps retenue. Je suis sensé libérer par l’écoute … Ecouter pour écouter.
Je ne me suis pas trompé … Une enseignante genre baba sur le retour … Un déluge de parole … Ça commence mal !
J’ai droit à tout ! Les profs, ils sont bons pour ça … Ils t’expliquent et ils répètent … Pour le cas où tu n’aurais pas vraiment tout pigé …
Je tente de stopper ma patiente en pleine diatribe … Ne pas me laisser déborder ! J’ai ma technique : je lui coupe la chique au détour d’une phrase par une question ! Une petite précision qui va la conforter dans l’idée que le moindre détail m’intéresse … et qu’elle m’a déjà tout dit de l’essentiel … Elle ralentit alors son raz-de-marée, pour préciser sa réponse … Un mot qui tombe … une pause … et j’ordonne : « Déshabillez-vous ! » C’est net, c’est sans appel ! il n’y a plus qu’à obéir.
Non ! Elle redémarre ! Elle veut m’en raconter ! Se trouver d’autres maux ! Partout ! Comment ça partout ? … Il doit pourtant bien y avoir un endroit indolore dans le corps de cette femme qui a la lourde tâche d’éduquer nos enfants. J’exige à nouveau :
« Déshabillez-vous ! »
La prof s’exécute. Un effeuillage triste comme les platanes d’un lycée au plein milieu de l’automne. Son corps est fadasse, molasse … Pas étonnant qu’elle ait mal partout avec une enveloppe pareille. L’âme blessée s’exprime par les viscères, la peau, les articulations, la libido.
Je me penche sur cet étalage déprimant. La tête de la fille exprime une inquiétude invraisemblable, illogique. J’ai compris d’emblée qu’elle n’avait pas grand-chose … si ce n’est du bleu au cœur.
Sa mutuelle, c’est la MGEN : la prise en charge complète des enseignants ! Indispensable ! Ils n’ont jamais quitté l’école ! N’ont jamais osé affronter la vie ! Claquemurés loin de la souillarde !
Comme ils sont déçus ! Les vicissitudes de l’extérieur pénètrent l’école désormais ! Ils en sont déboussolés ! Ce n’était pas prévu au programme, les morveux qui crachent, les trousse-pet qui dénigrent, les ados qui insultent et la racaille qui cogne …
Je ne suis jamais d’accord pour dire que les profs ne foutent rien. Civiliser ses propres enfants, c’est déjà dur. Se farcir une trentaine de ceux des autres, c’est la descente en enfer. Ils en bavent ! Se tapent la jeunesse ! Cette force en ébullition prête à tout casser, à tout renverser, à occire la génération de vieux cons qui l’a précédée. Les enseignants doivent se défendre en permanence, contre le bruit omniprésent, contre l’agitation sauvage, contre l’insolence d’une vie qui débute.
On comprend mieux pourquoi leur corps de prof se lézarde. Le mercredi, ils forment une cohorte de souffrance dans ma salle d’attente. Les yeux battus, les pieds tristes. Ils désignent leurs épaules, leur dos, leur tête … misérables.
Elle n’a pas fait grève ce matin. Malgré les consignes du SNES. Après avoir foiré l’éducation des mômes, elle ne veut pas avoir l’air les laisser tomber. Alors, elle n’a pas eu d’autres solutions que de se faire porter pâle. Mais elle a gardé la tête haute ! La maladie, ce n’est pas honteux pour un pédagogue … C’est une marque de bravoure, une décoration ! Les gosses sont tellement difficiles …
Le plus bizarre, c’est que moi qui n’ait pas de compassion pour la maladie ni pour le malade, moi dont la vocation était à mille lieux de celle d’Hippocrate, moi qui suis médecin parce que mon père en rêvait … Eh bien, je suis fort en médecine ! Un diagnostic infaillible ! Un don ! Je ne devrais pas dire ça, je n’en tire aucune gloire. J’aurais aimé briller dans d’autres domaines. J’écoute peu mais j’ai besoin de peu. Je regarde un instant, je palpe, je tâte, je mobilise et je sais ! En quelques secondes ! C’est peut-être aussi pour ça que ce métier m’emmerde : il y a trop de mise en scène autour du diagnostic. J’aimerais travailler sans un mot, dans le silence. J’effectuerais un examen rapide, précis, et produirais dans la minute le geste ou l’ordonnance adéquate. Magnifique !
Avec mon enseignante, j’interroge, j’examine, je rassure, j’oriente, je souris … Et je prescris … J’ai fini ! Je m’apprête à sortir … C’est tout un art ! … Se lever de son fauteuil, l’air de rien … Tout en discutant … En prenant un air intéressé mais pas trop. Peu de gens résistent à ça. En général, le malade se lève … Et là, c’est gagné ! Je n’ai plus qu’à me diriger vers la porte … En prodiguant un dernier conseil … En posant une main ferme sur son dos … Et le malade suit.
Mais avec ma prof, ça ne marche pas … Elle ne bouge pas d’un iota ! Prend un air épuisé !
Je dois retomber lourdement dans mon siège.
Je ne pense pas pouvoir reprendre mon travail dans cet état, gémit-elle.
Nous y voilà ! Un commerçant ou un artisan du bâtiment n’aurait même pas consulté. Ceux-là, ils décident qu’ils ne sont pas malades et cela suffit à les guérir. Et moi je ne rentrerai pas dans le jeu de cette fille geignarde. L’argent public est précieux. Je le lui dis ! Les choses s’enveniment … Son visage s’assombrit … mime la désespérance … se noie dans le pitoyable … Mais les larmes ne viennent pas … Je lui mettrais bien un coup de pied au cul ! Mais ça ne se fait pas. Je lui explique qu’on guérit mieux en restant debout … Mais rien n’y fait ! On va directement à la confrontation ! Aux mots qui fâchent ! Dans les années 80, elle aurait menacé de me quitter, comme on licencie un subordonné. Mais le nombre de médecins a beaucoup diminué ces derniers temps. Depuis cette pénurie organisée, on est débordé. Elle le sait … Et comprend que je me contrefiche de la voir partir. Elle se tient coi, se renfrogne, marmonne, ronchonne, mais finalement se résout … Qui a dit qu’on souffrait moins à la maison qu’au boulot ! Surtout quand on reste le fion sur une chaise ! Mais elle se dit que la société peut lui accorder quelques vacances coupables … On lui doit bien ça ! Depuis le temps qu’elle cotise !
Il y a pourtant obligatoirement quelque part, un imbécile qui va trimer … pour lui payer son petit congé.
Au revoir …
A suivre ...
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