Les facéties d'Hippocrate

 

 


Ce texte est une fiction. Toute ressemblance avec des personnages existants ne peut être que fortuite.

 

 

Pour l'intégralité des facéties d'Hippocrate,

début ici en lisant de bas en haut.

 


Les facéties d'Hippocrate

Mardi 18 juillet 2006
1. Le lever
 
Une voix neutre, posée, presque impersonnelle vient me titiller l’oreille … Mon réveil-radio … Je reconnais le ruisselet de mots qui me sort du coma tous les matins. C’est prononcé avec la distinction classieuse des journalistes de France Inter … Distillé comme du sirop, entre une chanson chiante de Benabar et une parlote de Jeanne Cherhal.
La déprime me submerge … Il faut aller trimer.
J’ai encore la colonne cervicale en compote ! Pour un médecin, c’est pas fort … Obligé de dormir sur le coté gauche ! Sinon, c’est insupportable. Une connerie de jeunesse … Un démarrage à moto au presque-vert … Et du boulot pour les chirurgiens qui m’ont réparé.
Sept heures pile ! On doit être des millions à subir la même chose … A devoir se lever ensemble …
Pour une fois, Radio France n’est pas en grève ! On est pourtant le 7 février 2006. Ça manifeste un peu partout contre Villepin et le contrat première embauche. Qu’est-ce qu’il lui a pris, pépère, de créer un contrat spécial jeune ? Ses prédécesseurs y ont tous laissé leur peau.
Il faut vraiment que je me lève … Et ce journaliste qui m’endort avec son discours formaté.
Je disparais sous le jet brûlant … Une cataracte de flotte me noie … Le savon fleure la marine … Je commence à me réveiller.
Costard de rigueur …  L’habit fait le moine. Un cadre qui affiche son costume veut souvent dire : « j’assure » … Et moi j’aime bien le porter. Il faudra que je m’interroge là-dessus. Je sors la voiture du garage et je file.
Je me gare à plus d’un kilomètre de mon cabinet, comme tous les jours, près d’un cimetière. Pas de parcmètre ici et marcher me détend. Je claque la portière et je me mets en route. Seuls les arbres immenses qui bordent le mur d’enceinte m’accompagnent dans le silence. J’aime ce coin de quiétude. La présence des morts ne m’effraie pas … bien au contraire. Elle fait disparaître toute agitation humaine, toute malfaisance. Ma voiture n’a jamais été massacrée à cet endroit, comme si les sépultures faisaient décamper les loubards.
Je poursuis mon chemin en déambulant dans les petites rues … Et j’arrive au cabinet.
Ma secrétaire m’attend avec le sourire, d’humeur toujours égale. Pourtant je sais qu’elle en supporte des avanies …
L’ordinateur est déjà en route. Il ronronne dans l’angle de mon bureau.
-  Votre première patiente est arrivée, Docteur.
Je maugrée. Je pensais avoir un petit délai de grâce. Dans quelques secondes, ça va commencer à geindre. Je ne suis pas d’humeur. Les gens sont excessifs lorsqu’ils se plaignent. Un malade ne soulage sa souffrance que s’il la fait subir à autrui. La famille en a déjà ras le bol ! Et le malade se venge sur moi. Avec perversion. Je subis sa plainte avec toutes les expressions de circonstance : le front crispé, les yeux plissés, la bouche déformée par le tourment. Ces lamentations me hantent à longueur de journées en prenant tous les visages, tous les accents.

Je me résous à rejoindre la salle d’attente … Affronter la maladie.

A suivre ...

Par Jean Christophe Bataille
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Mercredi 19 juillet 2006
            2. Les enseignants
 
Bonjour !
Je serre la main. C’est important le contact.
Je fais d’emblée un grand sourire. Je tente un petit mot de plaisanterie. Ça détend l’atmosphère et évite un peu des jérémiades. Moins je suis sympathique, plus le malade se plaint. Normal, la souffrance, c’est subjectif. On peut avoir très mal sans souffrir et souffrir pour une bricole. C’est juste une question de vécu. L’angoisse décuple la douleur. Un rien fait tout capoter … Donc je souris.
Une nouvelle malade ! C’est toujours flatteur. C’est plus dur toutefois. Parce qu’il va falloir que je subisse le flot des premières doléances … celui d’une première rencontre … celui d’une plainte trop longtemps retenue. Je suis sensé libérer par l’écoute … Ecouter pour écouter.
Je ne me suis pas trompé … Une enseignante genre baba sur le retour … Un déluge de parole … Ça commence mal !
J’ai droit à tout ! Les profs, ils sont bons pour ça … Ils t’expliquent et ils répètent … Pour le cas où tu n’aurais pas vraiment tout pigé …
Je tente de stopper ma patiente en pleine diatribe … Ne pas me laisser déborder ! J’ai ma technique : je lui coupe la chique au détour d’une phrase par une question ! Une petite précision qui va la conforter dans l’idée que le moindre détail m’intéresse … et qu’elle m’a déjà tout dit de l’essentiel … Elle ralentit alors son raz-de-marée, pour préciser sa réponse … Un mot qui tombe … une pause … et j’ordonne : « Déshabillez-vous ! » C’est net, c’est sans appel ! il n’y a plus qu’à obéir.
Non ! Elle redémarre ! Elle veut m’en raconter ! Se trouver d’autres maux ! Partout ! Comment ça partout ? … Il doit pourtant bien y avoir un endroit indolore dans le corps de cette femme qui a la lourde tâche d’éduquer nos enfants. J’exige à nouveau :
« Déshabillez-vous ! »
La prof s’exécute. Un effeuillage triste comme les platanes d’un lycée au plein milieu de l’automne. Son corps est fadasse, molasse … Pas étonnant qu’elle ait mal partout avec une enveloppe pareille. L’âme blessée s’exprime par les viscères, la peau, les articulations, la libido.
Je me penche sur cet étalage déprimant. La tête de la fille exprime une inquiétude invraisemblable, illogique. J’ai compris d’emblée qu’elle n’avait pas grand-chose … si ce n’est du bleu au cœur.
Sa mutuelle, c’est la MGEN : la prise en charge complète des enseignants ! Indispensable ! Ils n’ont jamais quitté l’école ! N’ont jamais osé affronter la vie ! Claquemurés loin de la souillarde !
Comme ils sont déçus ! Les vicissitudes de l’extérieur pénètrent l’école désormais ! Ils en sont déboussolés ! Ce n’était pas prévu au programme, les morveux qui crachent, les trousse-pet qui dénigrent, les ados qui insultent et la racaille qui cogne …
Je ne suis jamais d’accord pour dire que les profs ne foutent rien. Civiliser ses propres enfants, c’est déjà dur. Se farcir une trentaine de ceux des autres, c’est la descente en enfer. Ils en bavent ! Se tapent la jeunesse ! Cette force en ébullition prête à tout casser, à tout renverser, à occire la génération de vieux cons qui l’a précédée. Les enseignants doivent se défendre en permanence, contre le bruit omniprésent, contre l’agitation sauvage, contre l’insolence d’une vie qui débute.
On comprend mieux pourquoi leur corps de prof se lézarde. Le mercredi, ils forment une cohorte de souffrance dans ma salle d’attente. Les yeux battus, les pieds tristes. Ils désignent leurs épaules, leur dos, leur tête … misérables.
Elle n’a pas fait grève ce matin. Malgré les consignes du SNES. Après avoir foiré l’éducation des mômes, elle ne veut pas avoir l’air les laisser tomber. Alors, elle n’a pas eu d’autres solutions que de se faire porter pâle. Mais elle a gardé la tête haute ! La maladie, ce n’est pas honteux pour un pédagogue … C’est une marque de bravoure, une décoration ! Les gosses sont tellement difficiles …
Le plus bizarre, c’est que moi qui n’ait pas de compassion pour la maladie ni pour le malade, moi dont la vocation était à mille lieux de celle d’Hippocrate, moi qui suis médecin parce que mon père en rêvait … Eh bien, je suis fort en médecine ! Un diagnostic infaillible ! Un don ! Je ne devrais pas dire ça, je n’en tire aucune gloire. J’aurais aimé briller dans d’autres domaines. J’écoute peu mais j’ai besoin de peu. Je regarde un instant, je palpe, je tâte, je mobilise et je sais ! En quelques secondes ! C’est peut-être aussi pour ça que ce métier m’emmerde : il y a trop de mise en scène autour du diagnostic. J’aimerais travailler sans un mot, dans le silence. J’effectuerais un examen rapide, précis, et produirais dans la minute le geste ou l’ordonnance adéquate. Magnifique !
Avec mon enseignante, j’interroge, j’examine, je rassure, j’oriente, je souris … Et je prescris … J’ai fini ! Je m’apprête à sortir … C’est tout un art ! … Se lever de son fauteuil, l’air de rien … Tout en discutant … En prenant un air intéressé mais pas trop. Peu de gens résistent à ça. En général, le malade se lève … Et là, c’est gagné ! Je n’ai plus qu’à me diriger vers la porte … En prodiguant un dernier conseil … En posant une main ferme sur son dos … Et le malade suit.
Mais avec ma prof, ça ne marche pas … Elle ne bouge pas d’un iota ! Prend un air épuisé !
Je dois retomber lourdement dans mon siège.
Je ne pense pas pouvoir reprendre mon travail dans cet état, gémit-elle.
Nous y voilà ! Un commerçant ou un artisan du bâtiment n’aurait même pas consulté. Ceux-là, ils décident qu’ils ne sont pas malades et cela suffit à les guérir. Et moi je ne rentrerai pas dans le jeu de cette fille geignarde. L’argent public est précieux. Je le lui dis ! Les choses s’enveniment … Son visage s’assombrit … mime la désespérance … se noie dans le pitoyable … Mais les larmes ne viennent pas … Je lui mettrais bien un coup de pied au cul ! Mais ça ne se fait pas. Je lui explique qu’on guérit mieux en restant debout … Mais rien n’y fait ! On va directement à la confrontation ! Aux mots qui fâchent ! Dans les années 80, elle aurait menacé de me quitter, comme on licencie un subordonné. Mais le nombre de médecins a beaucoup diminué ces derniers temps. Depuis cette pénurie organisée, on est débordé. Elle le sait … Et comprend que je me contrefiche de la voir partir. Elle se tient coi, se renfrogne, marmonne, ronchonne, mais finalement se résout … Qui a dit qu’on souffrait moins à la maison qu’au boulot ! Surtout quand on reste le fion sur une chaise ! Mais elle se dit que la société peut lui accorder quelques vacances coupables … On lui doit bien ça ! Depuis le temps qu’elle cotise !
Il y a pourtant obligatoirement quelque part, un imbécile qui va trimer … pour lui payer son petit congé.

Au revoir …

A suivre ...

Par Jean Christophe Bataille
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Jeudi 20 juillet 2006
3. L'intégration
  
Au suivant !
Un chauffeur de taxi. Ses problèmes à lui, ce sont : les rhumatismes, son asthme, les blacks et les Arabes. Il s'essouffle en ce moment : les pollens ! Le reste aussi ...
Il regrette le temps des cerises. Il en a raz le bol de la société multiraciale. Normal, il est né à Marseille. Il en est parti de Marseille ! Il me dit à chaque fois : « C'était Babel Oued » ! Il n'est pas raciste mais tout de même ! La France aux Français ! C'est le roi de la stigmatisation. Il n'y a pas de problème de sécurité mais des « Arabes qui foutent la merde » ... Pas de problème de chômage mais des « Arabes qui ne foutent rien » ...
Il dit que la France est maghrébinisée ... Qu'on aura bientôt plein de députés musulmans ... Qu'ils vont tout chambouler ... Nous construire une mosquée à coté de chaque église ! Obliger nos femmes à porter le voile !
Il voit tout ça de son taxi, mon phocéen. Il voudrait renvoyer tout le monde en Algérie ...
Ça envenime son arthrose de hanche, tout ça ... Rien que d'y penser ! D'ailleurs il me le démontre ... Il boite ! Il claudique ! ... « Comme la France ! »
Moi, je me suis accroché longtemps à l'idée d'intégration ... Le dogme de l'assimilation ... Absorber les cultures, les neutraliser, les fondre dans la nôtre jusqu'à ce qu'elles disparaissent. Pourtant mes malades issus d'Afrique du Nord, je n'ai pas l'impression qu'ils aient bien envie aller à la messe. Je les vois plutôt partis pour rester comme ils sont ... Tchador et traditions ! Les missionnaires, ils les ont déjà assez supportés ... pendant la colonisation.
Mais on s'arc-boute ! On prône la laïcité ! On exige une loi ! Finalement, je commence à croire qu'on se trompe ... Que comme ailleurs, les communautés, en tourbillonnant dans le brassage planétaire, se soudent, se rassemblent, et ne se mélangeront probablement plus ...
Et du coup, je me dis : pourquoi pas ? Tant que tout le monde se respecte ... C'est peut-être ça la tolérance ...
 
A suivre ...
Par Jean Christophe Bataille
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Vendredi 21 juillet 2006

4. La vieillesse
  
Aïe ! … Je l’ai reconnue, la mamie ! Malgré toute ma compassion, je ne sais pas si je vais supporter. Les ambulanciers l’ont déposée à la hâte, comme on largue un colis. Je lui hurle dans l’oreille :
-  Bonjour
Elle est sourde comme un pot.
-  Hein ! ... Oui ! ... Bon-jour, me répond-elle, l'air dans le vague, la voix en friche.
Ses yeux s’égarent dans la salle d’attente … Me cherchent … Elle ne localise plus les gens à l’oreille, bonne maman … Il faut qu’elle aperçoive ! Et ça prend du temps ! Parce qu’avec ses grosses lunettes à doubles foyers, elle voit pas bézef. Je l’encourage d’un ton enjoué, pour la motiver :
-  Allez ! Je vous emmène !
C’est pas pour ça qu’elle se met à bouger ! Elle reste même collée à son siège, mémé ! Elle ne m’entend déjà plus ! Je commence à craindre qu’elle s’endorme !
Je la prends par l’épaule … L’agite un peu … Pas trop ! J’aimerais pas qu’elle me fasse un accident cérébral ! Qu’on dise que je l’ai un peu trop secouée ! Je m’égosille :
-  On y va !
Je la soulève un peu, en agrippant son bras … On se dirige vers mon bureau, elle en boitant, moi en ahanant.
A peine assise, c’est un tsunami de paroles … A haute voix … Une litanie sans queue ni tête… Normal, elle ne s’entend pas. Elle me fixe de ses yeux impotents … Pour vérifier que mon regard se tourne bien vers elle … Que je l’écoute attentivement … Elle serait plutôt émouvante … Je m’époumone :
-  Vous avez mis votre appareil ?
On doit m’entendre de la rue.
-  Comment ? ... Ah ... Oui ! Je l'ai, constate-t-elle ...
Elle a la tête ailleurs ... Poursuit sa logorrhée … M’énonce la liste de ses dols … Fustige la vie … Espère la mort.
Elle interrompt son radotage au bout d’un quart d’heure … Seule ! Moi, je n’y suis pas arrivé. Elle prend un air attentif, et elle me demande d’une voix forte et chevrotante :
-  Il faut que je me deshabille ?
Je braille :
-Oui !
Elle tente de s’extraire du siège … Je cours l’aider car elle n’y parvient pas … Parce qu’elle est obèse en plus … Elle passe son temps à bouffer ! Normal, elle ne peut même pas regarder la télé ! Ou alors sans le son et sans les images ! Alors elle se goinfre …
Un strip-tease pareil, ça vaut le coup ! Elle fait durer le plaisir, la grand-mère ! Elle se déloque comme au Lido … Deux bonnes heures ! … La danse et le string en moins.
- J'enlève les bas aussi ?
Je hurle :
-  Non ! Pas la peine !
Elle met des porte-jarretelles … Sous la combinaison, comme antan. Les collants, elle aime pas … Trop pratique !
Les anciens, c’est terrible parce que comme il leur reste peu de temps à vivre, tu te demandes toujours si ça vaut le coup de s’acharner … Les soulager, oui ! C’est humain ! Mais préparer leur santé pour un avenir que tu imagines pas rose … Souvent, tu t’interroges …
Je l’examine comme obligé … Je palpe les blessures de son corps … Il est à bout de souffle ! Je mobilise pour soulager … Je tâte pour apaiser … Je touche pour rassurer. Mais je ne peux pas grand-chose … Même pas promettre … Ce serait mentir …
 
A suivre ...
Par Jean Christophe Bataille
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Dimanche 23 juillet 2006
5. Le chômage.
 
Bertrand ! Il s'est bousillé la cheville en jouant au tennis ... Il ne peut même pas s'asseoir devant un ordinateur, le pauvre biquet ! ... Lui, je lui pardonne ... Parce que je le connais. Des années qu'il vit aux crochets de la société en consommant petit ... Sans en branler une ! Il fait semblant de chercher du boulot dans sa partie : l'informatique. Mais l'informatique, c'est une mort lente à son âge. Il a quarante quatre ans. Tout change tellement vite. Il faut de la chair fraîche dans ces métiers là ! Un diplôme tout nouveau !
Bertrand, il est désespérant. S'il faisait une petite formation de plombier payé par l'ANPE, il ferait un vrai carton avec la personnalité qu'il a. C'est un précis, un technicien dans l'âme. On aurait là un travailleur manuel brillantissime ! Il proposerait ses services sans faire une faute de grammaire. Il fournirait un travail impeccable, sans anicroche. Il lui suffirait de débuter par du dépannage ... pour se faire la main. A peine il aurait franchi le seuil de ses clients qu'il aurait déjà encaissé trente euros de déplacement ! Un coup de tournevis, un tour de clé à mollette et ce serait fait : une centaine d'euros de plus dans sa poche ! Mais il ne veut pas, Bertrand ! Il a bien le droit de vivre de sa profession ! On est en France ! Pas dans la jungle américaine ! Les métiers manuels, c'est pour les gens en échec scolaire ! Pas pour lui ! Vivent les allocations ! C'est moins dégradant : on peut rester caché ... Sans fréquenter les chiottes et les salles de bains ... En maudissant une société ganache, incapable de lui fournir un job ...
Malgré tout, je l'aime bien Bertrand. On a tous des relations qui, comme lui, passent leur temps à glander avec notre pognon.
Je lui pose un strapping et lui balance un arrêt de travail d'une quinzaine ... Sans grand effet puisqu'il ne fout rien ! Mais qui sert à prolonger ses droits ... En espérant qu'il se bougera.
Je sais pourquoi je rumine, ce matin ! Une fois de plus, je suis plus mal en point que mes patients. Qu'est-ce que j'ai mal au cou !
 
A suivre ...
Par Jean Christophe Bataille
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Lundi 24 juillet 2006
6. La désespérance
 
 C'est au tour d'une fille d'un peu plus de vingt-cinq ans. Elle est issue de l'immigration. Elle porte des cheveux de jais, son visage et son allure sont volontaires, mais ses yeux sont émouvants, presque craintifs.
Je la fais entrer dans mon cabinet en la rassurant du regard. Elle se plaint :
-  J'ai mal partout.
Je connais la musique et pour moi ça signifie le plus souvent : « J'en marre de la vie ». Elle m'explique :
-  Je viens de passer sept ans en Angleterre : je trouvais pas de travail en France. Ma mère est très malade ... Je suis revenue pour l'aider.
Une larme coule sur sa joue ... Elle reprend :
-  La France, c'est la merde ! Je cherche un job mais impossible d'en trouver ! Les patrons, ils ont peur que je convienne pas, de pas pouvoir me virer, que je les mette au Prud'homme ... Je leur dis que je m'en fous de leurs contrats de travail à la con ! Il faut que je gagne des tunes, j'aurais bientôt bouffé toutes mes économies ... A Londres, j'avais un poste au marketing ... J'étais même cadre ... Bien payée ... Ici je suis une sous-merde ! »
Elle s'énerve ... Jure contre la France.
C'est bizarre de la voir parler de marketing avec l'accent de la cité d'à coté ... Et si c'est étrange, c'est parce qu'on a pas l'habitude ... Parce que quand tu nais dans ces banlieues, tu n'as droit ni à la prospérité, ni à la fierté. Et ça me gène ... Parce que mon grand-père était garçon de café ... Parce que je suis né aussi dans une cité ...
-  Impossible de trouver le moindre studio, elle s'insurge encore. Les proprios, ils veulent un garant, des cautions, un boulot stable ... Il dise que si je paye pas, les juges vont me laisser dans l'appart, sans payer ... Ils sont cons ou quoi les juges français ... Si je paye pas, je reste pas ! C'est tout ...
Et moi je me demande : « A vouloir trop protéger, est-ce qu'on n'a pas réussi qu'à exclure ? » Elle se désespère :
-  Tout ce qui me reste, c'est de toucher le RMI et vivre chez ma mère, au quartier. Putain ! En Angleterre, il n'y a pas toutes ces aides, mais je trouve un job dans la semaine ! ... C'est vraiment la mort ici !
Elle est tellement à bout que je ne lui demande même pas de se déshabiller. Je lui donne le seul bon conseil qui me vient à l'esprit :
-  Aidez votre mère, un temps ... Et retournez vite en Angleterre ... C'est effectivement foutu ici ...
Je lui prescris une bricole et je l'emmène vers Stéphanie. «  Faites-lui un acte gratuit, je l'ai pas soignée »
Et pour cause ...
 
A suivre ...
Par Jean Christophe Bataille
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Mardi 25 juillet 2006
7. La recherche
 
Mon malade suivant est un chercheur du CNRS. Une grosse tête un peu chauve … Des épaules grassouillettes.
Il sort du boulot généralement vers 15 heures … Parce qu’il ne faut pas exagérer non plus ! Aujourd’hui, il s’est tiré à midi … Il va chez le docteur.
Il est inquiet, le scientifique ! Une douleur pernicieuse lui mine la poitrine ! Le généraliste lui a déjà écouté le cœur … fait un électrocardiogramme … Il l’a finalement rassuré … Un peu de stress … Rien de plus !
Mais il redoute encore l’infarctus, le matou … Avec tout le travail qu’il fournit ! Au moins quatre heures par jour !
-  Vous ne vous rendez pas compte, me dit-il. On est en pleine restructuration. Je vais peut-être être obligé de changer de service !
J’ironise :
-  C'est vrai que c’est dur.
La précarité, c’est parfois insupportable ! Plus rien ne protège des aléas ! … Il bosse un peu toutefois, celui-là …A côté de mon pote Bertrand, il aurait presque une tête de courageux.
Je l’examine … L’ausculte … Le palpe … Il n’a effectivement rien de grave … De simples douleurs de paroi sur le thorax … Je le rassure … Son heure n’est pas encore venue !
« Ouf ! » commente-t-il. Il avait peur de claquer bêtement … Si près de la retraite à 55 ans … Après des années passées au service de la science.
C’est vrai que ça épuise, la recherche … Ça éreinte ! Ça esquinte ! Surtout quand on ne découvre rien …
 
A suivre
Par Jean Christophe Bataille
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Jeudi 27 juillet 2006
    8. Les jeux du cirque
 
  Dans la salle d’attente, on fait un boucan du diable … On chante à tue-tête ... On piétine !
  Au milieu … Une gamine ! Elle danse en plus! … La mère la retient à peine … bouffie d’orgueil … Qu’est-ce qu’elle chante faux, la môme !
  Les oreilles de la vieille d’à coté défaillent … Ses yeux papillonnent …On ne s’entend plus !
  Je fais cesser le concert :
  -  Allez … On arrête les vocalises !
  J’escorte la Calas vers mon bureau.
  -  Elle prépare la Starac ! m’annonce la mère.
  Elle s’enquiert :
  -  Elle a du talent, hein !
  -  … Mouais … Elle a mal où ?
  -  Le genou droit … Une mauvaise réception. C’est son prof de choré … Il les pousse à fond !
  -  Hum ! On va la mettre au repos, notre artiste … Il faudrait pas ruiner sa carrière !
  -  Impossible ! Le casting est dans trois jours !
  -  Elle se présentera l’année prochaine … Je dois mettre une attelle …
  -  Noooon ! hurlent-elles toutes les deux en cœur.
  Bordel ! Elles en rêvent, de descendre dans l’arène télévisuelle ! Ça ressemble bougrement aux jeux du cirque cette réalité de la télé !! La Rome antique sur le plasma ! On amuse le peuple décadent ! … Avec des combats !
  Elle est résolue, ma gladiatrice … Elle veut en découdre … Plaire aux spectateurs et à César … Ou mourir sur scène ! Ce n’est plus avec le pouce qu’on sanctionne … Mais le clavier du mobile ! … On ne meurt pas vraiment non plus … On est viré ! Le ridicule ne tue pas … au Colisée de la télé …
  Morituri te salutant …
  Elle s’acharne, la matrone :
  -  Montre au docteur, comme tu chantes bien !
  Putain ! Impossible de bosser ! La fille se met à beugler « Ecris l’histoire » en agitant son genou dans tous les sens … La mère m’explique que c’est un couplet chanté par le dernier gagnant … Un gamin qui lutte contre la maladie … Les poumons ! Un rétiaire de la vie ! Moi, je n’écoute pas les paroles … Elle est déjà écrite, son histoire … Elle se répète tout simplement ! Deux millénaires plus tard ! … En espérant qu’elle ne se terminera pas comme la précédente ! … Obscurantisme et barbarie …
  A défaut de faire taire la petite, j’immobilise l’articulation … Pour elle, les entrechats, c’est foutu … Le public attendra … Sans grand regret …
 
A suivre ...
 
Par Jean Christophe Bataille
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Vendredi 28 juillet 2006
 
 
 
-  Allô ! ...
-  Pourrais-je avoir un rendez-vous ?
-  Ce n'est pas possible, le Docteur part en congrès aujourd'hui.
-  En plein été  ?
-  Oui, le Docteur travaille sans compter ... Tout dévoué à ses malades et à la science.
-  Ah ! ... Où va-t-il ?
-  A Boston, au Word Symposium of Medecine. Il doit y faire une communication de la plus haute importance.
-  Oooh ! Très bien ... Et quand rentre-t-il ?
 
 
- Le 14 août ...
 
  
Stéphanie, pensez à mettre le répondeur, à fermer le cabinet, et surtout à noter les commentaires ... On ne sait jamais ...
En tout cas, je serai injoignable ! En Finlande ... Au Cap Nord ... Peut-être au Spitzberg ... Là où il n'y a pas de malade ^^
 
Bonnes vacances ...
 
Par Jean Christophe Bataille
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Mardi 15 août 2006
  
9. La nostalgie
 
Ma malade suivante : la classe ! Soixante-quinze ans … Bien conservée pour son âge … Un chignon chic.
Elle a des maux de tête, la veuve … Je la comprends … Le récital n’était pas terrible.
« C’est pas à cause de la jeune artiste », m’assure-t-elle.
C’est l’Europe qui la rend malade ! …
Pour les pays de l’Est, on ne l’a pas consultée ! Ils ont fait passer leur adhésion à la va-vite ! En cachette ! Comme des clandestins ! Les journaux en ont à peine parlé ! Pour étouffer l’affaire …
Mais pour le référendum elle s’est rebiffée ! Chirac voulait rajouter les Ottomans en plus ! Elle connaît des arméniens … Elle compatit !
Elle a voté NON. Mais elle voit bien que cela n’a rien changé. Il n’est pas loin le plombier polonais !
Et puis l’Europe c’est une vraie passoire. Le refuge de toute l’Afrique !
Sa tête s’est transformé en cocotte-minute. Elle a mal jour et nuit. La société française lui sort par les ouies ! Le cou est raide … C’est la paralysie !
Et puis elle a vécu la France de Jean Gabin, de Louis Jouvet même ! Elle se rappelle les guinguettes sur la Marne … les promenades avec des types à la gueule d’amour. Les galants portaient la pince à vélo … Ils racontaient des boniments … avec la gouaille des parigots. Ça ne parlait pas à l’envers !
Elle se souvient des vacances dans la province tranquille, des villages endormis, des clochers joyeux, des culbutes dans les taillis …
L’Est était loin. Le Sud restait chez lui. Les Teutons se relevaient et on se réconciliait. La perfide Albion nous respectait …
« On était chez nous » se dit-elle … « Pourquoi tout chambouler ? … Si vite surtout … »
« Laissez-nous le temps de mourir ! » exhorte-t-elle … « Vous referez le monde après ! »
Elle est nostalgique, la guillotine … Et pleure sa jeunesse.
 
A suivre ...
Par Jean Christophe Bataille
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