Les facéties d'Hippocrate - Morceaux choisis - La phobie

Publié le par Jean Christophe Bataille

 
 
 
 

 
 
 
 

LA PHOBIE

 

Je le reconnais, le premier malade ! Un des chefs de mon ex-femme ! Elle est ingénieur, mon ancienne moitié. Et le cadre sup qui la chapeautait au début de sa carrière, est là, devant moi. Un visage calme et serein, les cheveux coupés en brosse. On se serre la main chaleureusement. Il est venu manger à la maison, un soir. Un homme agréable, intelligent. On se tutoie.

            — Qu'est-ce qui t’arrive ?

            — Je ne sais pas. Une sensation bizarre le long de la cuisse gauche. Comme si je ne sentais plus rien.

            Ça fait tilt de suite ! Une méralgie paresthésique. Je regarde la colonne lombaire, palpe la fosse iliaque. Le verdict est sans appel : c’est bien une compression du nerf cutané latéral. Ça se passe à la partie inférieure gauche de son abdomen. J’ai déjà traité ça…

            Mon fringuant malade s’inquiète un peu. Je lui explique : il faut impérativement libérer ce nerf par une injection dans le ventre, à la limite de l’aile iliaque gauche. Ça ne le rassure pas du tout ! Il pâlit ! Il blêmit! Se décompose même ! Un phobique ! Une peur bleue des injections ! Le genre de type qui boycotte les vaccins ! Qui fuit en courant devant une infirmière ! Il me regarde, l’œil effrayé, sans rien oser me dire. Sauver la face à tout prix ! Son honneur est en jeu. Surtout pas que ça se sache au boulot ! On rirait de lui !

            Pourtant, jamais je ne dirai quoi que ce soit sur un malade en mentionnant son nom ! Mais il doute…

            Je fais mon travail comme si de rien n’était. Je rejoins ma table de préparation, saisit une seringue, et monte une aiguille de 11 cm. Il faut bien ça ! Je suis obligé de le lui avouer : le nerf est difficile à atteindre. Je l’observe du coin de l’œil… Entre la fierté et la frousse, va-t-il choisir ? Il décide de suer à grosses gouttes !

            Une rapide désinfection à l’eau iodée et je présente le pieu devant son abdomen.

            Je préviens :

            — Ça va faire un peu mal !

            En général quand ça va faire un peu mal, le médecin dit : « Vous n’allez rien sentir » ! Une sorte de négociation sur la douleur. Avec ce que je viens de dire, mon malade se met à redouter quelque chose d’insupportable. Je m’en rends compte : le drap de papier sur lequel il est allongé est totalement trempé. Alors j’estoque ! J’enfonce… J’explore... Le malade fixe ses yeux au plafond, tel le Christ sur sa croix ! Il sert les dents… Son regard s’éparpille… J’injecte… Il tient bon… Héroïque !

            Je retire l’aiguille comme un torero qui vient de porter l’estocade.

            Mon bonhomme respire enfin. J’applique une compresse imbibée. Son visage rassérène et se met à sourire béatement. C’est toujours un plaisir intense que de vaincre sa trouille. Il prend même un air nonchalant, mon cadre sup.

            « Bravo ! »

            Je le pense sincèrement. Je lui adresse un regard pour le lui dire. C’est pas facile de surmonter sa panique. Il acquiesce des yeux. Il sait que je sais. Mais rien n’a été dévoilé, ni avoué. L’honneur est sauf ! Fort de sa démonstration de courage, il va pouvoir continuer à tyranniser au boulot ! Dominer ses sujets ! Accabler ses subordonnés !

            Il se rhabille. Je le raccompagne à l’accueil. Mais, avant de le quitter, je précise :

            — La semaine prochaine, je te fais la deuxième ! Il faut en faire trois en tout pour que ce soit efficace ! Stéphanie, vous donnez un rendez-vous à monsieur. Lundi prochain !

            Je sais que ce n’est pas bien, mais je ris sous cape.

Perversion du métier…

 

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papillon 26/08/2007 13:18

Je suis ravie de lire cette missive. Je n'y lis pas du sadisme, au contraire un réalisme qui me rassure. J'ai senti, au contraire un soutien du professionnel qui accompagne son malade face à sa peur. Mais tout à fait conscient de la personnalité du peureux.... qui a tendance à se défouler sur les autres... du pouvoir encore du pouvoir!!!

Juliette03 07/08/2007 00:48

Bouh!!!!!!!Y'a que des sadiques sur ce blog.....Je le savais que les toubibs, ça les faisait jouir de voir la trouille dans les yeux de leurs malades....mais, quand c'est leur tour, font pas les fiers (à bras)......Cela étant, c'est vrai que les hommes ont + peur des piqûres que les femmes..Moi, j'ai terrorisé une dentiste avec ma trouille..Elle me disait : "arrêtez de flipper, sinon, je vais tourner de l'oeïl".......

cathy 25/07/2007 21:22

Eh bien, et moi qui ne me suis jamais mise dans la peau des docs, je ne verrais plus mon doc de la meme façon.
Merci de m'avoir ouvert les yeux !

tock 23/07/2007 01:39

arno: désolé, on est déjà vacciné...

arno 21/07/2007 17:18

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