Les facéties d'Hippocrate - Morceaux choisis - La vieillesse

Publié le par Jean Christophe Bataille

 
 
 
 

 

 
 

LA VIEILLESSE

 

         Aïe ! Je l’ai reconnue, la mamie ! Malgré toute ma compassion, je ne sais pas si je vais supporter. Les ambulanciers l’ont déposée à la hâte, comme on largue un colis. Je lui hurle dans l’oreille :

            — Bonjour !

            Elle est sourde comme un pot.

            — Hein !... Oui !... Bonjour, répond-elle, l'air dans le vague, la voix en friche.

            Ses yeux s’égarent dans la salle d’attente, me cherchent… Elle ne localise plus les gens à l’oreille, bonne maman. Il faut qu’elle aperçoive ! Et ça prend du temps ! Parce qu’avec ses grosses lunettes à doubles foyers, elle voit pas bézef.

            Je l’encourage d’un ton enjoué, pour la motiver:

            — Allez ! Je vous emmène !

            C’est pas pour ça qu’elle se met à bouger ! Elle reste même collée à son siège, mémé ! Elle ne m’entend déjà plus ! Je commence à craindre qu’elle s’endorme !

            Je la prends par l’épaule, l’agite un peu… Pas trop ! Je n’aimerais pas qu’elle me fasse un accident cérébral ! Qu’on dise que je l’ai un peu trop secouée ! Je m’égosille :

            — On y va !

            Je la soulève un peu, en agrippant son bras… On se dirige vers mon bureau, elle en boitant, moi en ahanant.

            À peine assise, c’est un tsunami de paroles ! À haute voix ! Une litanie sans queue ni tête ! Normal, elle ne s’entend pas. Elle me fixe de ses yeux impotents, pour vérifier que mon regard se tourne bien vers elle, que je l’écoute attentivement ! Elle est plutôt émouvante… Je m’époumone :

            — Vous avez mis votre appareil ?

            On doit m’entendre de la rue.

            — Comment ? Ah oui ! Je l'ai ! constate-t-elle.

            Elle poursuit sa logorrhée, m’énonce la liste de ses doléances, fustige la vie, espère la mort.

            Elle interrompt son radotage au bout d’un quart d’heure… Seule ! Moi, je n’y suis pas arrivé. Elle prend un air attentif, et elle me demande d’une voix forte et chevrotante :

            — Il faut que je me déshabille ?

            Je braille :

            — Oui !

            Elle tente de s’extraire du siège… Je cours l’aider car elle n’y parvient pas. Parce qu’elle pèse tout de même un certain poids.  Normal, elle ne peut même pas regarder la télé ! Ou alors sans le son et sans les images ! Alors elle mange toute la journée !

            Un strip-tease pareil, ça vaut le coup ! Elle fait durer le plaisir, la grand-mère ! Elle se déloque comme au Lido ! Deux bonnes heures ! La danse et le string en moins.

            — J'enlève les bas aussi ?

            Je hurle :

            — Non ! Pas la peine !

            Elle met des porte-jarretelles ! Sous la combinaison, comme autrefois. Les collants, elle n’aime pas. Trop pratique !

            Les anciens, c’est terrible, parce que comme il leur reste peu de temps à vivre, tu te demandes toujours si ça vaut le coup de s’acharner. Les soulager, oui ! C’est humain ! Mais préparer leur santé pour un avenir que tu n’imagines pas rose, souvent, tu t’interroges !

Je l’examine comme obligé. Je palpe les blessures de son corps … Il est à bout de souffle ! Je mobilise pour soulager, je tâte pour apaiser, je touche pour rassurer. Mais je ne peux pas grand-chose… Même pas promettre ! Ce serait mentir …

 
 
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barbara arrufat-zimmermann 04/08/2011 16:58


Jolie, l'histoire de la vieille.Et si vraie.Pourtant, tous les matins faut que j'écrase les 18 médicaments différents pour lui les faire avaler, même si elle ne les veut pas.C'est bon pour vous,
lui a dit son médecin.Et elle a répondue:"alors bouffes-les toi même!" Comme elle a raison!


maudub 17/07/2011 22:33


Je persiste à penser que les " nouveaux médecins " ont presque tous oublié le serment d'Hyppocrate ( même relooké ), je le constate tous les jours...
Heureusement que la maladie d'Alzheimer est venu mettre un énorme bemol à l'orgueil inconmensurable de la médecine scientifique
J'ai les pieds bien sur terre mon p'tit pote, 77 ans bien sonnés , 46 ans de boulot, et jamais trempé dans la moindre saloperie pour faire du pognon..
http://vieillegarde.hautetfort.com/archive/2011/05/01/alzheimer-parler-dire.html


maudub 02/06/2011 22:09


On sent venir, à travers l'article et la plupart des commentaires la barbarie abjecte du matérialisme ambiant.. Toutes les civilisations traditionnelles ou religieuses ont respecté les vieillards,
car ils ne sont qu'une des formes de la vie humaine, comme un nourrisson ou une star de cinéma... Un médecin qui parle des gens agés de cette façon n'est pas loin d'être un avatar de bourreau.
La tendresse, l'amour, ça reste intact, ça ne s'use pas, et il vaut mieux être un vieux ou une vieille avec un coeur miséricordieux, qu'un docteur en médecine cynique, brutal et inhumain.


Jean Christophe Bataille 17/07/2011 16:58



Désolé mais je ne laisse pas passer. J'ai passé l'age des leçons de morale. Matérialisme ambiant ? Un disciple de Lénine ou de Trotski ? Un citadin reconverti en éleveur de chèvre dans les
pyrénées peut être ? Absence d'humour en tout cas ... Ton monde doit être d'un ennui ... 



Ydel 08/05/2011 18:52


Beau récit sur une réalité... La vieillesse... Surtout garder sa jeunesse dans sa tête quand on peut...Si les absences et la souffrance nous laissent un peu de répit


sylvie lauzel 01/09/2007 21:38

... j'aime cette photo je lea trouve très belle ... émouvante aussi