1. Le lever
Une voix neutre, posée, presque impersonnelle vient me titiller l’oreille … Mon réveil-radio … Je reconnais le ruisselet de mots qui me sort du coma tous les matins. C’est prononcé avec la distinction classieuse des journalistes de France Inter … Distillé comme du sirop, entre une chanson chiante de Benabar et une parlote de Jeanne Cherhal.
La déprime me submerge … Il faut aller trimer.
J’ai encore la colonne cervicale en compote ! Pour un médecin, c’est pas fort … Obligé de dormir sur le coté gauche ! Sinon, c’est insupportable. Une connerie de jeunesse … Un démarrage à moto au presque-vert … Et du boulot pour les chirurgiens qui m’ont réparé.
Sept heures pile ! On doit être des millions à subir la même chose … A devoir se lever ensemble …
Pour une fois, Radio France n’est pas en grève ! On est pourtant le 7 février 2006. Ça manifeste un peu partout contre Villepin et le contrat première embauche. Qu’est-ce qu’il lui a pris, pépère, de créer un contrat spécial jeune ? Ses prédécesseurs y ont tous laissé leur peau.
Il faut vraiment que je me lève … Et ce journaliste qui m’endort avec son discours formaté.
Je disparais sous le jet brûlant … Une cataracte de flotte me noie … Le savon fleure la marine … Je commence à me réveiller.
Costard de rigueur … L’habit fait le moine. Un cadre qui affiche son costume veut souvent dire : « j’assure » … Et moi j’aime bien le porter. Il faudra que je m’interroge là-dessus. Je sors la voiture du garage et je file.
Je me gare à plus d’un kilomètre de mon cabinet, comme tous les jours, près d’un cimetière. Pas de parcmètre ici et marcher me détend. Je claque la portière et je me mets en route. Seuls les arbres immenses qui bordent le mur d’enceinte m’accompagnent dans le silence. J’aime ce coin de quiétude. La présence des morts ne m’effraie pas … bien au contraire. Elle fait disparaître toute agitation humaine, toute malfaisance. Ma voiture n’a jamais été massacrée à cet endroit, comme si les sépultures faisaient décamper les loubards.
Je poursuis mon chemin en déambulant dans les petites rues … Et j’arrive au cabinet.
Ma secrétaire m’attend avec le sourire, d’humeur toujours égale. Pourtant je sais qu’elle en supporte des avanies …
L’ordinateur est déjà en route. Il ronronne dans l’angle de mon bureau.
- Votre première patiente est arrivée, Docteur.
Je maugrée. Je pensais avoir un petit délai de grâce. Dans quelques secondes, ça va commencer à geindre. Je ne suis pas d’humeur. Les gens sont excessifs lorsqu’ils se plaignent. Un malade ne soulage sa souffrance que s’il la fait subir à autrui. La famille en a déjà ras le bol ! Et le malade se venge sur moi. Avec perversion. Je subis sa plainte avec toutes les expressions de circonstance : le front crispé, les yeux plissés, la bouche déformée par le tourment. Ces lamentations me hantent à longueur de journées en prenant tous les visages, tous les accents.
Je me résous à rejoindre la salle d’attente … Affronter la maladie.
A suivre ...